Résoudre les paradoxes...

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Le monde universitaire doit de plus en plus faire le grand écart entre des injonctions et contraintes qui sont en grande partie en dehors de son pouvoir d'influence, d'une part, et les exigences liées à la qualité et au développement de ses missions spécifiques. Ceci l'oblige à naviguer dans un monde de paradoxes, ce qui l'affaiblit : remises en cause de son rôle et de son utilité spécifiques par un nombre croissant d'acteurs, fuite en avant dans des solutions de facilité, à court terme, impression d'une perte de sens, d'identité, de valeurs, pour un certain nombre des acteurs universitaires... Quelques exemples suivent. Résoudre ces paradoxes n'est pas simple, et n'est pas à la portée de l'Université de Namur, seule. Ces constants sont en grande partie partagés par les autres acteurs universitaires, non seulement en Fédération Wallonie-Bruxelles, mais aussi en Flandre et dans la plupart des pays européens. Le modèle universitaire européen - héritage du modèle humboldtien du 19ème siècle - est fragilisé. Il doit évidemment se confronter à la critique, mais aussi défendre des principes qui ont contribué et continuent à contribuer au développement de l'Europe : complémentarité entre l'enseignement universitaire et la recherche et liberté académique dans l'exploration de savoirs nouveaux. Sans pour autant éluder les questions de la société, l'Université de Namur doit se positionner fermement et solidairement pour défendre ce modèle, tant au niveau de la Fédération Wallonie-Bruxelles qu'à l'échelle internationale. C'est aussi là que je vois mon apport, notamment grâce à ma participation aux groupes de travail de l'EUA (European University Association).

Les enjeux de l'enseignement universitaire en contexte de sous-financement

Dans un monde en contant changement, dans une société confrontée à des défis sans précédents, l'enseignement universitaire doit évoluer pour préparer les étudiants, citoyens et responsables de demain, à être autonomes ("apprendre à apprendre"), critiques ("apprendre à interroger"), ouverts ("apprendre à collaborer") et responsables ("apprendre à construire"). Ceci requiert des approches pédagogiques où l'étudiant est acteur de sa formation et de la société : apprentissage par projet, par problème, "service learning"... Ces pédagogies reposent cependant sur le déploiement de ressources d'accompagnement bien plus importantes qu'un enseignement "de masse". Le contexte de dé-financement structurel nous mène au choix cornélien suivant : soit nous renonçons à la mise en oeuvre de ces pédagogies innovantes, nous réfugiant dans un enseignement classique, moins coûteux, soit nous assumons notre responsabilité, faisant peser sur les enseignants, académiques, assistants, collaborateurs didactiques, la charge d'encadrement qu'elle suppose. Les deux options ne sont pas des solutions. Elles amènent à des dérives qui menacent le modèle universitaire. La première renforce la perception d'une inadéquation de l'enseignement universitaire par rapport aux besoins de la société, ce qui profite à des acteurs alternatifs, privés, plus en phase avec les exigences à court terme du monde de l'entreprise et disposant de moyens que l'université n'a pas (y compris, de plus en plus, des moyens publics). La deuxième place le personnel enseignant dans une situation de surcharge structurelle qui met en péril sa mission de recherche et, donc, la spécificité de l'approche universitaire où l'enseignement s'ancre dans la recherche. Ceci conduit, déjà maintenant à un nombre croissant de thèses de doctorat inachevées. La crise, qui a demandé aux enseignants d'investir prioritairement dans leurs enseignements, a encore accentué ce phénomène.

Les enjeux de la recherche entre liberté académique et standardisation

La mission de recherche universitaire consiste à explorer sans contraintes les nouveaux savoirs. L'institution universitaire est la celle qui permet cette liberté d'exploration, absolument indispensable à préparer faire progresser la société et à préparer les défis de demain. Plus que jamais, la recherche indépendante et prospective est nécessaire : face aux enjeux de la transition énergétique, de l'épuisement des ressources, de la biodiversité, de l'inclusion sociale, des migrations... il est fondamental d'explorer de nouveaux domaines du savoir et de prendre du recul critique par rapport aux problématiques sociétales. Or, de nombreuses pressions externes nous poussent à adopter des standards, à suivre des règles qui impactent la diversité de la recherche. Citons

- la logique des rankings, qui privilégient une recherche répondant à des critères bien particuliers d'hyper-productivité scientifique et d'alignement avec les courants dominants, qui exclut la recherche émergente, en particulier la recherche inter-disciplinaire ;

- la démonstration d'utilité de plus en plus présente dans les financements publics de la recherche, y compris en recherche fondamentale, qui exige de pouvoir anticiper des impacts et rend donc toute démarche exploratoire difficile à financer.

Il ne s'agit pas ici de refuser les recherches qui répondent aux attentes citées plus haut, mais de se battre pour garantir le soutien à toutes les recherches qui n'y répondent pas, en soulignant l'importance de l'exploration de nouvelles connaissances, dans tous les domaines scientifiques, mais aussi à l'interface de ces domaines.

Solving paradoxes...

The academic world must increasingly distinguish between injunctions and constraints which are largely outside its power of influence, on the one hand, and the requirements linked to the quality and development of its specific missions. This forces it to navigate in a world of paradoxes, which weakens it: questioning of its specific role and usefulness by a growing number of actors, headlong rush into easy, short-term solutions, impression of a loss of meaning, identity, values, for a certain number of university players ... A few examples follow. Solving these paradoxes is not easy, and is not within the reach of the University of Namur alone. These constants are largely shared by other university players, not only in the Wallonia-Brussels Federation, but also in Flanders and in most European countries. The European university model - a legacy of the 19th century Humboldtian model - is weakened. It must obviously face criticism, but also defend principles which have contributed and continue to contribute to the development of Europe: complementarity between university education and research and academic freedom in the exploration of new knowledge. Without evading the questions of society, the University of Namur must position itself firmly and in solidarity to defend this model, both at the level of the Wallonia-Brussels Federation and at the international level. This is also where I see my contribution, in particular thanks to my participation in the working groups of the EUA (European University Association).

The challenges of university education in a context of underfunding

In a constantly changing world, in a society facing unprecedented challenges, university education must evolve to prepare the students, citizens and leaders of tomorrow, to be autonomous ("learning to learn"), critical ("learning to learn"). questioning "), open (" learning to collaborate ") and responsible (" learning to build "). This requires pedagogical approaches where the student is an actor in his training and in society: learning by project, by problem, "service learning" ... These pedagogies are however based on the deployment of much more important support resources than "mass" education. The context of structural de-financing leads us to the following difficult choice: either we abandon the implementation of these innovative pedagogies, taking refuge in a classical education, less expensive, or we assume our responsibility, placing the burden on teachers, academics , assistants, didactic collaborators, the load of supervision which it supposes. The two options are not solutions. They lead to abuses that threaten the university model. The first reinforces the perception of an inadequacy of university education in relation to the needs of society, which benefits alternative, private actors, more in tune with the short-term requirements of the business world and having means that the university does not have (including, more and more, public means). The second places the teaching staff in a situation of structural overload which jeopardizes their research mission and, therefore, the specificity of the university approach where teaching is anchored in research. This is already leading to an increasing number of unfinished doctoral theses. The crisis, which has required teachers to invest primarily in their teaching, has further accentuated this phenomenon.


The challenges of research between academic freedom and standardization

The university research mission is to explore new knowledge without constraints. The university institution is the one that allows this freedom of exploration, absolutely essential to prepare for the progress of society and to prepare for the challenges of tomorrow. More than ever, independent and prospective research is necessary: ​​faced with the challenges of energy transition, resource depletion, biodiversity, social inclusion, migration ... it is fundamental to explore new areas of knowledge and to take a critical step back from societal issues. However, many external pressures push us to adopt standards, to follow rules that impact the diversity of research. Let us quote - the logic of rankings, which favors research responding to very specific criteria of scientific hyper-productivity and alignment with the dominant currents, which excludes emerging research, in particular interdisciplinary research; - the demonstration of usefulness more and more present in public research funding, including in basic research, which requires the ability to anticipate impacts and therefore makes any exploratory approach difficult to finance. The point here is not to refuse research that meets the expectations mentioned above, but to fight to guarantee support for all research that does not meet them, by emphasizing the importance of exploring new knowledge, in all scientific fields, but also at the interface of these fields.

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